mercredi 17 février 2010

album : Keith Jarrett, The Köln Concert (1975)



Je l'admets, j'ai mis du temps, beaucoup de temps avant de commencer à écouter Keith Jarrett. On m'en parlait depuis plusieurs années, puis on m'en a prêté quelques disques, qui ont attendu plusieurs semaines avant de tourner dans mon lecteur. Je dois dire, avec du recul, que j'y ai mis du temps, peut-être car je savais, inconsciemment, que j'allais être confronté à un maître, pour certains le pianiste parmi les pianistes de ces 50 dernières années, et que la confrontation allait laisser des traces. Et sur ce point, je n'ai pas été déçu.

Cet américain n'a que 30 ans lorsqu'il enregistre le Köln Concert un soir d'hiver le 24 Janvier 1975, à Cologne en Allemagne. Mais déjà, son parcours fait preuve d'une immense maturité musicale : ayant assimilé une énorme quantité du répertoire classique, blues, jazz, folk, et gospel, il commence sa carrière dans des trios, avec des figures maintenant mythiques du jazz, comme Art Blakey ou Miles Davis, pour ensuite quelques années plus tard se concentrer sur des concerts en soliste.

Mais c'est là qu'il sait se distinguer des autres : il se met à enregistrer des concerts entièrement improvisés, où chaque soirée aura ses morceaux, ses oeuvres propres au moment et à l'ambiance présente. Plus tard, il dira que ses plus belles improvisations sont apparues lorsqu'il ne savait pas du tout ce qu'il allait faire, et le Köln Concert en fait partie.

Décrire de façon survolée les morceaux serait une tâche complexe, tant il sait faire émerger une brillance musicale puissante, qui se déplie sur plusieurs dizaines de minutes ; il marie les styles sans effort, pour proposer une synthèse du piano allant de Bach à lui-même, synthèse réussie car on croit ici assister à la naissance de styles musicaux. C'est aussi ça, qui est exceptionnel à l'écoute des improvisations de Keith Jarrett : nous sommes témoins de la création artistique à son état le plus brut, le plus épuré : ni l'audience, ni l'artiste ne savent ce qui viendra ensuite, avant que cet artiste, d'on ne sait où, fasse émerger la musique de son inconscient ; en d'autres mots, c'est l'aspect "en direct" de la création qui élève la musique jouée à un tout autre niveau. Alors que la plupart des compositeurs oeuvrent en solitaire et donnent à leurs compositions des longues périodes de gestation, ce pianiste se livre à nu, et trace dans le temps des convulsions harmoniques enveloppées d'un mystère insaisissable - un don du ciel ou des profondeurs de l'esprit, à l'écoute duquel j'ai cru trouver une source d'inspiration musicale et méthodologique aussi puissante que complexe.

C'est là aussi que la beauté apparaît : comme dans la nature, elle est improvisée, incontrôlable ; elle détient ses imperfections, ce qui en fait son caractère. Cette beauté n'est pas réfléchie, ou, le moins possible. Dans ce disque, la beauté ira d'une mélodie relaxante et folk (début de la première partie) à un long passage riche en transitions mélodiques transcendant les genres et les modes ; nous ne sommes plus en majeur ou mineur, mais au milieu. Une synthèse, comme je disais avant, ici harmonique : au milieu de la troisième piste du disque, on pénètre dans une cathédrale, on cherche la porte de sortie, on s'y perd avec le plus grand plaisir, le plaisir propre au musiciens et aux mélomanes aventureux. Une sorte de voyage initiatique, cette partie de l'improvisation est pourtant structurée : une première séquence répétitive en ostinato, façon musique contemporaine, qui enchaîne sur un dédale mélodique au visages post-modernes, pour aboutir sur un final en Majeur, qui semble s'être affranchi de la répétition et des états-d'âmes du passé.

Si je devais trouver une citation pour expliquer la musique de Keith Jarrett, ça serait cette phrase d'André Breton qui referme Nadja : "La beauté sera convulsive, ou ne sera pas".

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