
Ecrite à l'origine sur last.fm, j'avais envie de la partager ici ; elle est plutôt conséquente, je n'ai pas eu d'autre choix que d'étaler mon propos vu à quel point cet album m'a touché. Ce blog jouant le rôle d'une sorte de placard de stockage personnel, je la poste ici même si certains l'ont déjà lue !
Tool : Ænima (1996)
14 ans.
Quatorze ans que cet album est sorti, et pourtant, ses messages restent toujours aussi pertinents, cachés et obscurs, aussi; sa musique reste toujours aussi bien taillée, comme une pièce d'artisanat, où tout est mis en oeuvre pour servir la musique et ce qu'elle peut procurer à celui qui l'écoute.
On entre immédiatement dans le vif du sujet à travers Stinkfist, qui va poser les bases de beaucoup d'éléments de la musique des quatre énergumènes américains. Une voix qui parfois semble douce, presque féminine, s'opposant en parfaite harmonie à une rythmique sans concessions, mais qui gueule quand l'envie lui prend. Une musique qui ne donne jamais dans la démonstration superflue et où rien n'est inutile, les structures sont rationnellement désordonnées et toujours captivantes, tout est équilibré. Et que dire de la puissance que dégage cette batterie, couillue et sensible, mélangeant gros rock ricain et percussions exotiques ?
Vous l'aurez compris, la musique de Tool tourne en permanence autour de cette dualité, ce paradoxe qui sonne pourtant tellement logique.
Le titre plutôt suggestif de cette première chanson (faisant allusion à une certaine pratique sexuelle, je vous fait un dessin ?) met directement au défi ceux qui vont s'y trouver confrontés ; ceux qui refusent de s'aventurer au délà des images superficielles et des extérieurs repoussants devraient faire demi-tour maintenant.
Eulogy se présente à nous tout d'abord par une longue introduction donnant dans le mystique et flanquée d'intriguants jeux rythmiques aux percussions, pour se développer comme le ferait un bon titre de rock progressif alambiqué, mais en mieux. Carrément. Un petit solo de guitare, mais pas trop; le sieur Adam Jones ne tapant pas vraiment dans la branlette de manche pourtant tellement courante dans le metal. Mais Tool n'est pas vraiment du métal, comme ce n'est pas vraiment du rock prog', d'ailleurs.
Au délà d'un univers peut-être sombre et ésotérique, cet album est loin d'être un bête et méchant album de metal; le message, que quiconque qui écouterait cette musique plus avec son coeur et moins avec sa rationnalité pourrait comprendre, n'est pas dénué en positivité. Cela apparait selon moi dans le pêchu et très, très bien foutu Forty Six & 2.
Une entrée en matière envoûtante orchestrée par un riff de basse délicieusement oriental, une structure en évolution constante, aucune partie ne se ressemble mais pourtant tout cela reste parfaitement logique, organisé. Le batteur utilise aussi beaucoup de percussions électroniques sur cette chanson, mais n'en fait jamais trop, toujours de manière subtile et intelligente ; et s'il y a bien un adjectif pour cette musique ça serait "intelligent" selon moi.
Et que dire du break de batterie, d'une rapidité et d'une rythmique à faire taire les deux du fond qui pensaient encore qu'on avait affaire à un batteur lambda avec Danny Carey ?
Cette chanson annonce un changement, un progrès personnel, qui reste encore très éloigné mais possible.
Ah, j'oubliais de le signaler : Tool a un humour particulier. Les chansons de cet album sont diluées par des petits passages dénués de sens et de réelle musique (un type nous insultant par répondeur en italien sur "Harry Manback", une recette de cuisine en allemand sur "Die Eier von Satan"...).
Hooker With a Penis semble être une réponse appropriée à un fan qui aurait soit-disant traité le groupe de vendus. "I sold my soul to make a record // and you bought one", "buy my record, send more money" hurle Maynard le chanteur, dans cette chanson rafraichissante de spontanéité et d'efficacité, plutôt unique dans le répertoire du groupe.
Le ton de la musique et des thèmes abordés s'enfoncent progressivement dans une sorte de noirceur lancinante pas malsaine, on s'y trouverait presque confortable, à travers Jimmy puis pushit, qui traiterait selon les interprétations d'une sorte d'amour entre deux personnes qui ne s'exprimerait que par l'abus physique, éclairant la dualité d'une telle relation.
Ænema est le coup de gueule clair et honnête de l'album. Grande référence à une idée du feu comédien satirique Bill Hicks, le titre imagine un jour où la Californie et tout le star-system superficiel et matérialiste qui la constitue seraient engloutis par les eaux. "Flush it down, flush it down" : le message est net, et encore paradoxal : à l'origine le groupe s'est construit à l'intérieur de cet univers, à Los Angeles, mais en dévoile les travers négatifs et souhaiterait le voir partir au fond de la mer, comme pour s'en libérer.
Par delà les thèmes que l'on a survolé, cet album pourrait se définir en un mot, "catharsis", un vieux principe originaire de la tragédie grecque qui consiste à exposer l'Homme à ses pulsions refoulées et ses désirs inavouables pour le délivrer de celles-ci.
Et on termine sur Third Eye, un mastodonte chimérique qui clôt l'album et c'est tant mieux, car après la puissance de la fin de la chanson on est bien content de pouvoir en sortir. Cette chanson est à mon avis une expérience dans l'inconscient, un trip teinté d'une noirceur psychédélique prennant l'apparence d'une chanson.
See I think drugs have done some good things for us. If you don't think drugs have done good things for us then do me a favor. Go home tonight and take all of your records,tapes and all your CD's and burn them. Because, you know all those musicians who made all that great music that's enhanced your lives throughout the years? Rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrreal fucking high on drugs.
Le ton est donné à travers cet extrait de Bill Hicks dont j'ai parlé plus haut.
"Prying open my third eye". Bad trip, révélation spirituelle ou délire de l'artiste ? Faites-en ce que vous voulez.
En conclusion, longue chronique, oui. Vous pensez bien que je pourrais continuer longtemps à parler de cet album, mais si vous m'avez suivi jusque là c'est que vous êtes plutôt patients et curieux. Cet album est à mon sens un album charnière des années 90, bien éloigné de la lourdeur des albums rock des années 80 et mettant déjà en route l'évolution que va subir cette musique musique jusqu'à notre décennie actuelle. Il est pour moi plus accessible que son petit frère Lateralus, mais aussi plus noir et moins ésotérique.
Gardez l'esprit et les yeux ouverts, et vous entrerez peut-être dans l'univers de Tool, qui ne vous lâchera pas de si tôt.
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