Une salle d'opéra, on s'entendra, sert surtout à représenter des opéras. Mais pas pour tout le monde. Pas pour ce pianiste d'Allentown qui divise les mélomanes et les critiques. Keith Jarrett joue ce soir d'été 1991 à Vienne un concert qu'il désignera comme étant son meilleur enregistrement - et l'homme est exigeant, n'hésitant parfois pas à s'arrêter au milieu d'une pièce à cause d'un bruit mal placé venant de l'audience. Pour lui, une quinte (de toux), un raclement de gorge mal placé émanant de l'auditoire peut suffire à le couper dans son élan, au risque d'interrompre définitivement un concert.
Mais ce soir, tout se déroulera comme prévu. "Prévu" : le mot semble inadéquat pour un concert entièrement improvisé à mille lieues d'une énième interprétation de musique classique. La musique, c'est le plaisir, le risque, et le plaisir du risque ; en posant ses premières notes, Jarrett nous raconte un récit qu'il déplie au gré des instants, nous entraînant dans son pèlerinage de façon irrésistible.
Cette impression que d'un chaos émerge la musique, d'assister à sa gestation, de l'intérieur. Ce piano n'est pas un son, c'est une chimère - un orchestre à lui seul. Une maîtrise de l'intensité, de la nuance et de l'installation d'un climat qui frôle la perfection. Au centre de cette improvisation, peut-être l'œil du cyclone, des visions d'un mage pétrissant l'immatériel surgissent ; l'apprenti-sorcier de Fantasia, en plus sauvage.
Une toile en tryptique, avec un premier tableau suggérant l'espace par des intimes esquisses colorées ; on nous installe, on nous rassure pour mieux nous emporter par la suite. Il serait ardu de définir avec précision le style musical qui s'exprime ici - désormais, le pianiste expose une synthèse déconcertante de cohérence en plusieurs dizaines d'années de musique. Le ton s'affirme et les motifs se répètent, et le son est en permanence porté avec une finesse rare.
Puis la mélodie se craquèle et perd son visage, elle se déréalise pour atteindre les sous-terrains vers lesquels le mage nous mène. Ne pas le perdre de vue, surtout. Lui seul nous sortira d'ici - il connait le chemin, mais il ne le sait pas encore. La lumière se fait rare, les murs se déforment. Au delà du sentiment et du discours il y a la matière, la sensation. Nous arrivons dans les limbes, des figures indescriptibles dansent la mort en ombres autour de nous. Le pianiste cherche, au bord du gouffre, une issue. Dans ce tourbillon, la lumière existe pourtant, tapie dans l'ombre.
Subitement, des convulsions, une note, puis deux, puis trois nous mettent sur le chemin d'une résolution solennelle, l'expiration si nécessaire après une tension sur le fil du rasoir. L'aube est là, des rayons d'accords majeurs balayent les restes de ténèbres, à travers une conclusion jubilatoire, débordante de lyrisme, qui pour moi n'a pas d'égal dans la longue discographie du pianiste en tant que soliste. Sans doute porté par la grandeur du lieu de ce concert, le magnifique opéra de Vienne, et sans jamais en faire trop, Jarrett livre ici ce qui peut être considéré comme sa meilleure improvisation longue durée, où les bonnes notes, savamment choisies, tombent au bon moment, sans débordements, sans fautes de goûts. Un motif en appelle un autre, cela coule de source. Ce morceau est, par sa structure, une symphonie ; par sa beauté solennelle, un raga indien ; par son exécution, un chef-d'oeuvre de composition spontanée. On le réécoute plusieurs fois comme on répète un poème pour en percer les mystères.
La deuxième partie de ce concert est plus courte que celle qui la précède - elle est d'une structure aux contours moins affirmés, aussi. De tons sombres et romantiques, ses ambiances sont plus intimes. Par delà la spontanéité et le choix des notes, souvent exotiques, on en ressent par moments une impression de fin du monde exaltante, sur un fond cependant teinté d'impuissance ; une fin qui n'ouvre pas comme celle de la première partie, mais qui referme ; et qui referme la forme en arc de cette deuxième partie.
Disons les choses : rarement l'improvisation de piano en soliste ne s'est imposée avec tant de maîtrise et d'évidence.
Mais ce soir, tout se déroulera comme prévu. "Prévu" : le mot semble inadéquat pour un concert entièrement improvisé à mille lieues d'une énième interprétation de musique classique. La musique, c'est le plaisir, le risque, et le plaisir du risque ; en posant ses premières notes, Jarrett nous raconte un récit qu'il déplie au gré des instants, nous entraînant dans son pèlerinage de façon irrésistible.Cette impression que d'un chaos émerge la musique, d'assister à sa gestation, de l'intérieur. Ce piano n'est pas un son, c'est une chimère - un orchestre à lui seul. Une maîtrise de l'intensité, de la nuance et de l'installation d'un climat qui frôle la perfection. Au centre de cette improvisation, peut-être l'œil du cyclone, des visions d'un mage pétrissant l'immatériel surgissent ; l'apprenti-sorcier de Fantasia, en plus sauvage.
Une toile en tryptique, avec un premier tableau suggérant l'espace par des intimes esquisses colorées ; on nous installe, on nous rassure pour mieux nous emporter par la suite. Il serait ardu de définir avec précision le style musical qui s'exprime ici - désormais, le pianiste expose une synthèse déconcertante de cohérence en plusieurs dizaines d'années de musique. Le ton s'affirme et les motifs se répètent, et le son est en permanence porté avec une finesse rare.
Puis la mélodie se craquèle et perd son visage, elle se déréalise pour atteindre les sous-terrains vers lesquels le mage nous mène. Ne pas le perdre de vue, surtout. Lui seul nous sortira d'ici - il connait le chemin, mais il ne le sait pas encore. La lumière se fait rare, les murs se déforment. Au delà du sentiment et du discours il y a la matière, la sensation. Nous arrivons dans les limbes, des figures indescriptibles dansent la mort en ombres autour de nous. Le pianiste cherche, au bord du gouffre, une issue. Dans ce tourbillon, la lumière existe pourtant, tapie dans l'ombre.
Subitement, des convulsions, une note, puis deux, puis trois nous mettent sur le chemin d'une résolution solennelle, l'expiration si nécessaire après une tension sur le fil du rasoir. L'aube est là, des rayons d'accords majeurs balayent les restes de ténèbres, à travers une conclusion jubilatoire, débordante de lyrisme, qui pour moi n'a pas d'égal dans la longue discographie du pianiste en tant que soliste. Sans doute porté par la grandeur du lieu de ce concert, le magnifique opéra de Vienne, et sans jamais en faire trop, Jarrett livre ici ce qui peut être considéré comme sa meilleure improvisation longue durée, où les bonnes notes, savamment choisies, tombent au bon moment, sans débordements, sans fautes de goûts. Un motif en appelle un autre, cela coule de source. Ce morceau est, par sa structure, une symphonie ; par sa beauté solennelle, un raga indien ; par son exécution, un chef-d'oeuvre de composition spontanée. On le réécoute plusieurs fois comme on répète un poème pour en percer les mystères.
La deuxième partie de ce concert est plus courte que celle qui la précède - elle est d'une structure aux contours moins affirmés, aussi. De tons sombres et romantiques, ses ambiances sont plus intimes. Par delà la spontanéité et le choix des notes, souvent exotiques, on en ressent par moments une impression de fin du monde exaltante, sur un fond cependant teinté d'impuissance ; une fin qui n'ouvre pas comme celle de la première partie, mais qui referme ; et qui referme la forme en arc de cette deuxième partie.
Disons les choses : rarement l'improvisation de piano en soliste ne s'est imposée avec tant de maîtrise et d'évidence.

J'aimerais bien écouter ! Tu pourrais me conseiller un disque ?
RépondreSupprimerMerci
RépondreSupprimer