vendredi 26 mars 2010

Keith Jarrett - Vienna Concert (1991)


Une salle d'opéra, on s'entendra, sert surtout à représenter des opéras. Mais pas pour tout le monde. Pas pour ce pianiste d'Allentown qui divise les mélomanes et les critiques. Keith Jarrett joue ce soir d'été 1991 à Vienne un concert qu'il désignera comme étant son meilleur enregistrement - et l'homme est exigeant, n'hésitant parfois pas à s'arrêter au milieu d'une pièce à cause d'un bruit mal placé venant de l'audience. Pour lui, une quinte (de toux), un raclement de gorge mal placé émanant de l'auditoire peut suffire à le couper dans son élan, au risque d'interrompre définitivement un concert.

Mais ce soir, tout se déroulera comme prévu. "Prévu" : le mot semble inadéquat pour un concert entièrement improvisé à mille lieues d'une énième interprétation de musique classique. La musique, c'est le plaisir, le risque, et le plaisir du risque ; en posant ses premières notes, Jarrett nous raconte un récit qu'il déplie au gré des instants, nous entraînant dans son pèlerinage de façon irrésistible.
Cette impression que d'un chaos émerge la musique, d'assister à sa gestation, de l'intérieur. Ce piano n'est pas un son, c'est une chimère - un orchestre à lui seul. Une maîtrise de l'intensité, de la nuance et de l'installation d'un climat qui frôle la perfection. Au centre de cette improvisation, peut-être l'œil du cyclone, des visions d'un mage pétrissant l'immatériel surgissent ; l'apprenti-sorcier de Fantasia, en plus sauvage.



Une toile en tryptique, avec un premier tableau suggérant l'espace par des intimes esquisses colorées ; on nous installe, on nous rassure pour mieux nous emporter par la suite. Il serait ardu de définir avec précision le style musical qui s'exprime ici - désormais, le pianiste expose une synthèse déconcertante de cohérence en plusieurs dizaines d'années de musique. Le ton s'affirme et les motifs se répètent, et le son est en permanence porté avec une finesse rare.

Puis la mélodie se craquèle et perd son visage, elle se déréalise pour atteindre les sous-terrains vers lesquels le mage nous mène. Ne pas le perdre de vue, surtout. Lui seul nous sortira d'ici - il connait le chemin, mais il ne le sait pas encore. La lumière se fait rare, les murs se déforment. Au delà du sentiment et du discours il y a la matière, la sensation. Nous arrivons dans les limbes, des figures indescriptibles dansent la mort en ombres autour de nous. Le pianiste cherche, au bord du gouffre, une issue. Dans ce tourbillon, la lumière existe pourtant, tapie dans l'ombre.

Subitement, des convulsions, une note, puis deux, puis trois nous mettent sur le chemin d'une résolution solennelle, l'expiration si nécessaire après une tension sur le fil du rasoir. L'aube est là, des rayons d'accords majeurs balayent les restes de ténèbres, à travers une conclusion jubilatoire, débordante de lyrisme, qui pour moi n'a pas d'égal dans la longue discographie du pianiste en tant que soliste. Sans doute porté par la grandeur du lieu de ce concert, le magnifique opéra de Vienne, et sans jamais en faire trop, Jarrett livre ici ce qui peut être considéré comme sa meilleure improvisation longue durée, où les bonnes notes, savamment choisies, tombent au bon moment, sans débordements, sans fautes de goûts. Un motif en appelle un autre, cela coule de source. Ce morceau est, par sa structure, une symphonie ; par sa beauté solennelle, un raga indien ; par son exécution, un chef-d'oeuvre de composition spontanée. On le réécoute plusieurs fois comme on répète un poème pour en percer les mystères.

La deuxième partie de ce concert est plus courte que celle qui la précède - elle est d'une structure aux contours moins affirmés, aussi. De tons sombres et romantiques, ses ambiances sont plus intimes. Par delà la spontanéité et le choix des notes, souvent exotiques, on en ressent par moments une impression de fin du monde exaltante, sur un fond cependant teinté d'impuissance ; une fin qui n'ouvre pas comme celle de la première partie, mais qui referme ; et qui referme la forme en arc de cette deuxième partie.

Disons les choses : rarement l'improvisation de piano en soliste ne s'est imposée avec tant de maîtrise et d'évidence.

samedi 20 mars 2010

Erik Truffaz & Murcof - Mexico (2008)


Quand on vous dit Corona, vous penserez surtout à la célèbre bière mexicaine. Mais on peut aussi penser à Fernando Corona alias Murcof, mexicain lui aussi ; créateur d'espaces, architecte de l'ambiance bien connu des mordus d'électro. Faites-lui rencontrer le trompettiste franco-lausannois Erik Truffaz et après quelques échanges vous obtiendrez le Mexico Project, faisant partie d'un tryptique concocté de jazz et de world music qui a occupé Truffaz pendant l'année 2008 (avec Paris et Benarès, dont la critique suivra).




Trois titres, pour un mini-album de 27 minutes. La formule est brève, mais 60 ou 70 minutes en auraient trop dilué sa poésie, en auraient fait un disque lassant au final. Trois titres pour trois tableaux : un château dans "Al Medioda", la tension d'une longue nuit d'été avec "Good News from the Desert" et un lever de soleil libérateur par "Avant l'Aube". Ce sont ce que ces pièces m'évoquent, et les albums solo de Murcof alimentent eux aussi l'imagination visuelle, une qualité essentielle de la musique instrumentale en ce qui me concerne.

Ce qui surprend au fil des écoutes, c'est la qualité très organique du flot sonore de Murcof ; un son électronique certes, mais travaillé pour le rendre vivant, le moins mécanique possible. On imagine la subtilité requise pour forger ces paysages, pour la plupart sobres, timides, mais présents comme une montagne en arrière-plan, que la trompette survole sans s'y arrêter trop longtemps. Le tout vient à nous dans une densité poignante, très maitrisée.

La capacité de leur musique à créer une ambiance rappellera la musique impressionniste du début du XXème siècle, dont elle semble être la lointaine descendante.



dimanche 14 mars 2010

Fela and The Africa 70's with Ginger Baker - LIVE! (1971)


Quel est le lien entre James Brown, Keziah Jones et Malcolm X ? Si vous connaissez Fela Kuti, vous connaitrez déjà la réponse. Pour résumer, ce musicien d'origine nigérienne né en 1937 est l'instigateur d'un style nommé Afrobeat, genre apparu au début des années 70 à la croisée du jazz, du funk et des rythmiques traditionnelles africaines. Fela est à ce style ce que Bob Marley fut au reggae, un charismatique porte-drapeau qui ne se contentait pourtant pas de faire que de la musique.


Il a été jusqu'à son décès en 1997 un activiste politique perpétuellement réprimé par le gouvernement en place au Nigéria pendant les années 70 et 80 ; il s'est battu la plupart du temps contre l'hypocrisie de la classe politique dominante et contre les absurdités subies par ses compatriotes, influencé par les Black Panthers pendant un voyage aux USA. Erigé au rang de légende presque underground de la musique africaine actuelle, son oeuvre revient ces temps-ci sur le devant de la scène avec une comédie musicale à son sujet à Broadway et un projet de biopic.



Tout ça pour vous parler d'un de ses disques du début de sa carrière qui vaut vraiment le détour. Un live débordant d'énergie, une véritable leçon de groove et une bonne introduction à la musique de Fela (cela dit, vous pourriez piocher les yeux fermés dans sa discographie en 1970 et 1981 ; tout est bon à prendre, à condition de trouver les disques en question..). Le leader chante finalement peu, mais c'est parce qu'il assure aussi les solos de saxophone et de clavier. Le groupe mélangeant section rythmique de funk et percus africaines tourne d'enfer, rien à envier à ses confrères d'Amérique de ce côté là. Le son est particulièrement clair et bien mixé pour un album de presque 40 ans, et pour un artiste encore assez peu connu en dehors de son pays à l'époque.

On a donc un apperçu sonore des concerts de Fela, où les morceaux pouvaient se voir rallongés sur plusieurs dizaines de minutes. La présence de Ginger Baker, batteur de Cream, ne fait qu'asseoir encore ce groove irrésistible ; sur la dernière piste, enregistrée plus tard en 1978, un duo de batterie entre lui et Tony Allen ; pour info, ce dernier a été le bras droit musical de Fela de 1969 à 1978, et ce dernier aurait dit de lui qu'"il n'y aurait pas eu d'Afrobeat sans lui".

Pour celles et ceux qui aimeraient des suggestions d'autres albums, je recommande très vivement l'anthologie The Black President qui, malgré certains morceaux raccourcis (longueur originale oblige), offre un éventail goûtu de son oeuvre sur une quinzaine d'années. Sinon, le double album Open & Close / Afrodisiac qui lui illustre un Afrobeat du début de sa carrière, avec une section de cuivres plus présente et des paroles en Yoruba ainsi qu'en Anglais. Foncez c'est moi qui vous le dit !

lundi 8 mars 2010

Thomas Dybdahl - (S/T) (2009)

Un autre été sur les côtes de la Baltique, les pieds dans l'herbe. Thomas Dybdahl est norvégien, mais sa musique ici n'est pas à situer au sommet d'un fjord en plein hiver. On pense aussi volontiers à une plage dans un paradis perdu, l'image serait tombée raide dans le cliché si ces chansons n'étaient pas sincères comme elles le sont. On a droit ici à une compilation du monsieur, un bon moyen de le découvrir (contournons sans se gêner le débat ultra redondant sur les compilations). Très épuré, le son est pourtant cohérent, il provoque ce qu'il cherche à installer comme climat, détail admirable dans une époque où l'on pourrait se demander si certains artistes pop ont des intentions dans leur musique.

Ici, on se dénude sans complexes, le tête à tête mène au coup de foudre. "One day you'll dance for me, New York City" est un coup de coeur ; "I need love baby, love, not trouble" se fait aimer. La sélection se termine par "Rise in Shame", un peu Pink Floyd sans le vouloir, mais là ça fonctionne et ça place comme il faut ; on regretterait même que les autres chansons ne soient pas aussi confiantes et appuyées que celle-ci.

C'est peut-être de la musique simple ; sans aucun doute de la musique déjà jouée, d'une certaine façon ; mais c'est comme un lit encore chaud le matin, on y revient avec plaisir même en connaissant la chose dans tous les sens.