Dans l'univers de la musique, il y a parfois des gros retournements de vestes. De cette catégorie on pourrait faire une distinction : il y a Ulver, et puis il y a tous les autres. Ayant débuté comme groupe de black métal forestier au début des années 90, ils terminent la décennie en tant que bidouilleurs électro-acoustiques après un virage à 180°. Des anciens membres de la première époque, il ne restera plus que Kristoffer Rygg ou "Garm", leader charismatique et fils prodigue de la scène métal norvégienne, collaborant régulièrement avec les aventures tant bruitistes (SunnO))), Merzbow) que profondément métalleuses (Ihsahn) de ses collègues.
Il y a encore un peu plus d'un an, assister à un concert des loups (c'est ce que signifie leur nom dans leur langue) tenait du fantasme romantique. Mais c'était sans compter sur l'ancien directeur du Festival de Littérature Norvégien, Stig Sæterbakken, qui, après beaucoup d'insistance, réussit à amener le groupe sur une scène à Lillehammer, le 30 mai 2009. Jouissant d'un accueil très chaleureux, Garm et ses compères se sont rendus compte à quel point leur musique importait à un public allant du métalleux pure souche au dandy électro en surdose de BPM. Et c'est ainsi que les loups prirent la route.
Ce soir, dans la petite bourgade fribourgeoise de Bulle, Ulver ne jouera pas de black métal. Désormais, ils offrent un show aux accents folk, tribaux, mélangeant noise, trip hop nordique et rock indus. Une musique bâtarde mais cohérente qui leur est propre, et qu'ils peuvent se permettre d'assumer comme personne d'autre.
N'ayant pu assister à leur date à Genève, je prends la route pour les retrouver le lendemain à Bulle, dans une petite salle qui a dû servir d'ancien cinéma dans le passé. La scène, où se retrouveront 6 musiciens (4 du groupe et 2 additionnels, pour la tournée), prend bien la moitié de la salle, il n'y a pas un mètre carré de libre dessus. Et je peux sans problèmes rester à même les enceintes de retour, à même pas 3 mètres de l'endroit où œuvrera Garm. Ça s'annonce particulier.
Ce soir, le groupe rameute une clique éclectique, avec une tendance prévisible au métalleux. La moyenne d'âge doit tout de même être de 25 ans, et on attend l'arrivée des loups avec une petite excitation.
Il y a d'abord une première partie. Attila Csihar, ou pour ce soir, "Void ov Voices", énième chanteur de Mayhem à côté, viendra nous faire des constructions sonores de boucles de chant. Un type débarque de nulle part en cape de templier, il se trouve que c'est lui. Devant un autel païen monté pour l'occasion, l'homme scande et élabore un corps de voix tout droit sorties de rituels underground, étrange mais prenant. Après une brève pause, il continue mais cette fois en multipliant les couches de chants diphoniques. Le souvenir de rituel de sorcellerie s'efface pour laisser place à cette ambiance de temple bouddhiste, où les mantras se récitent en groupe. 30 minutes de boucles de voix, l'exercice est périlleux, et d'ailleurs, cela n'aurait pas dû durer plus que ça, mais la sauce prend, et cette mise en ambiance inattendue (cela dit, efficace) a comme pour effet de polir l'esprit pour mieux recevoir Ulver.
Une petite pause entre les deux actes, et je sors m'aérer. A l'entrée, sur un canapé, je vois Attila (qui a lâché sa cape) à côté d'un barbu tatoué, un peu nounours. Oui, c'est bien Mr. Rygg, le chanteur, alias Garm.
Les lumières tamisées, une nape d'orgue nous vient en crescendo. Garm monte sur la scène en zig-zaguant entre le petit public - il n'y a pas de backstage, visiblement. Ainsi commence ce concert, qui sera agrémenté de projections vidéo. Là d'où je suis, je vois le chanteur en contre-plongé sur fond de lever de soleil arctique, pendant ce morceau d'ouverture (Eos, de leur dernier album) d'une mélancolie pas mielleuse, nostalgique, froide et chaude. Exceptionnel. Entre les morceaux, Garm ne se manifestera pas beaucoup - peu expansif, il le fait savoir sans le devoir le dire. Nous aurions pû le lui reprocher, de ne pas nous dire grand chose (juste des petits "thank you") ou de ne pas faire de rappels pendant cette tournée, mais un certain respect s'est imposé entre les fans et Ulver. Le public se laisse mener par le groupe, déjà trop heureux de pouvoir assister à ça.
Même s'ils ne sont finalement que peu rompus à l'exercice du live, les musiciens assurent, donnent, et, bonne étoile du soir, sans problèmes techniques cette fois-ci. Sur scène, Garm au micro et laptop, un guitariste-bassiste-pianiste-second chanteur (tout en un) peu connu mais très doué, un batteur, deux DJs (sampleurs, platines, table de mix) et un claviériste. C'est ce qu'il faut pour reproduire à la hauteur de ses ambitions le son organique et dense de la meute de loups.
Les morceaux interprétés ce soir viendront de chaque album du groupe depuis Themes from William Blake's The Marriage of Heaven and Hell, sorti en 1998 : leur premier album électro. On aura également droit à deux morceaux de Perdition City, album culte déjà vieux de 10 ans, une petite sélection de Blood Inside, et bien sûr plusieurs morceaux de Shadows of The Sun, leur dernière production, que cette tournée est censée promouvoir, accessoirement. Des incursions plus obscures se feront par un morceau d'une B.O. de film ("Rock Massif", sur l'album Svidd Neger) et par un final basé sur un morceau d'ambiance de l'album Teachings in Silence. Sélection intégralement écrémée de leur période black métal et folk-acoustique ; cela aurait-il été déplacé ? Peut-être.
Pendant et après ce concert, j'ai eu la persistante impression de vivre un moment d'intimité avec Garm et ses musiciens. Etre en face d'eux, tout près, fait tomber les masques et révèle tout risque de tromperie artistique : ce soir, je n'ai vu que des musiciens sincères, présents. Un exemple. c'est certain. Cependant, oui, j'aurais voulu plus de morceaux de Perdition City, mon petit favori. J'aurais voulu plus de prises de risques de la part du chanteur. Mais le sentiment d'avoir passé un moment avec le groupe plutôt que d'être allé voir un simple concert remplace aisément ces envies de fan passionné.
Ulver, avec une poignée d'autres artistes actuels, continue son petit bonhomme de chemin loin des vils copieurs et a l'honneur de faire partie de ces rares groupes qui sont toujours là où on les attend : jamais au même endroit.
Site web : www.myspace.com/ulver1 ou www.jester-records.com/ulver
Discographie (albums entiers) :
- Bergtatt - Et eeventyr i 5 capitler (1994)
- Kveldssanger (1995)
- Nattens madrigal - Aatte hymne til ulven i manden (1996)
- Themes from William Blake's The Marriage of Heaven and Hell (1998)
- Perdition City (2000)
- Blood Inside (2005)
- Shadows of the Sun (2007)
Autre albums à signaler :
- Teachings in Silence EP (2002)
- A Quick Fix of Melancholy EP (2003)
- Svidd Neger B.O. (2003)
Photos provenant de différents concerts. Galerie amateur sur FlickR : par ici











