mercredi 17 février 2010

Ulver @ Ebullition, Bulle (16.2.10)



Dans l'univers de la musique, il y a parfois des gros retournements de vestes. De cette catégorie on pourrait faire une distinction : il y a Ulver, et puis il y a tous les autres. Ayant débuté comme groupe de black métal forestier au début des années 90, ils terminent la décennie en tant que bidouilleurs électro-acoustiques après un virage à 180°. Des anciens membres de la première époque, il ne restera plus que Kristoffer Rygg ou "Garm", leader charismatique et fils prodigue de la scène métal norvégienne, collaborant régulièrement avec les aventures tant bruitistes (SunnO))), Merzbow) que profondément métalleuses (Ihsahn) de ses collègues.


Il y a encore un peu plus d'un an, assister à un concert des loups (c'est ce que signifie leur nom dans leur langue) tenait du fantasme romantique. Mais c'était sans compter sur l'ancien directeur du Festival de Littérature Norvégien, Stig Sæterbakken, qui, après beaucoup d'insistance, réussit à amener le groupe sur une scène à Lillehammer, le 30 mai 2009. Jouissant d'un accueil très chaleureux, Garm et ses compères se sont rendus compte à quel point leur musique importait à un public allant du métalleux pure souche au dandy électro en surdose de BPM. Et c'est ainsi que les loups prirent la route.

Ce soir, dans la petite bourgade fribourgeoise de Bulle, Ulver ne jouera pas de black métal. Désormais, ils offrent un show aux accents folk, tribaux, mélangeant noise, trip hop nordique et rock indus. Une musique bâtarde mais cohérente qui leur est propre, et qu'ils peuvent se permettre d'assumer comme personne d'autre.

N'ayant pu assister à leur date à Genève, je prends la route pour les retrouver le lendemain à Bulle, dans une petite salle qui a dû servir d'ancien cinéma dans le passé. La scène, où se retrouveront 6 musiciens (4 du groupe et 2 additionnels, pour la tournée), prend bien la moitié de la salle, il n'y a pas un mètre carré de libre dessus. Et je peux sans problèmes rester à même les enceintes de retour, à même pas 3 mètres de l'endroit où œuvrera Garm. Ça s'annonce particulier.

Ce soir, le groupe rameute une clique éclectique, avec une tendance prévisible au métalleux. La moyenne d'âge doit tout de même être de 25 ans, et on attend l'arrivée des loups avec une petite excitation.
Il y a d'abord une première partie. Attila Csihar, ou pour ce soir, "Void ov Voices", énième chanteur de Mayhem à côté, viendra nous faire des constructions sonores de boucles de chant. Un type débarque de nulle part en cape de templier, il se trouve que c'est lui. Devant un autel païen monté pour l'occasion, l'homme scande et élabore un corps de voix tout droit sorties de rituels underground, étrange mais prenant. Après une brève pause, il continue mais cette fois en multipliant les couches de chants diphoniques. Le souvenir de rituel de sorcellerie s'efface pour laisser place à cette ambiance de temple bouddhiste, où les mantras se récitent en groupe. 30 minutes de boucles de voix, l'exercice est périlleux, et d'ailleurs, cela n'aurait pas dû durer plus que ça, mais la sauce prend, et cette mise en ambiance inattendue (cela dit, efficace) a comme pour effet de polir l'esprit pour mieux recevoir Ulver.

Une petite pause entre les deux actes, et je sors m'aérer. A l'entrée, sur un canapé, je vois Attila (qui a lâché sa cape) à côté d'un barbu tatoué, un peu nounours. Oui, c'est bien Mr. Rygg, le chanteur, alias Garm.

Les lumières tamisées, une nape d'orgue nous vient en crescendo. Garm monte sur la scène en zig-zaguant entre le petit public - il n'y a pas de backstage, visiblement. Ainsi commence ce concert, qui sera agrémenté de projections vidéo. Là d'où je suis, je vois le chanteur en contre-plongé sur fond de lever de soleil arctique, pendant ce morceau d'ouverture (Eos, de leur dernier album) d'une mélancolie pas mielleuse, nostalgique, froide et chaude. Exceptionnel. Entre les morceaux, Garm ne se manifestera pas beaucoup - peu expansif, il le fait savoir sans le devoir le dire. Nous aurions pû le lui reprocher, de ne pas nous dire grand chose (juste des petits "thank you") ou de ne pas faire de rappels pendant cette tournée, mais un certain respect s'est imposé entre les fans et Ulver. Le public se laisse mener par le groupe, déjà trop heureux de pouvoir assister à ça.



Même s'ils ne sont finalement que peu rompus à l'exercice du live, les musiciens assurent, donnent, et, bonne étoile du soir, sans problèmes techniques cette fois-ci. Sur scène, Garm au micro et laptop, un guitariste-bassiste-pianiste-second chanteur (tout en un) peu connu mais très doué, un batteur, deux DJs (sampleurs, platines, table de mix) et un claviériste. C'est ce qu'il faut pour reproduire à la hauteur de ses ambitions le son organique et dense de la meute de loups.

Les morceaux interprétés ce soir viendront de chaque album du groupe depuis Themes from William Blake's The Marriage of Heaven and Hell, sorti en 1998 : leur premier album électro. On aura également droit à deux morceaux de Perdition City, album culte déjà vieux de 10 ans, une petite sélection de Blood Inside, et bien sûr plusieurs morceaux de Shadows of The Sun, leur dernière production, que cette tournée est censée promouvoir, accessoirement. Des incursions plus obscures se feront par un morceau d'une B.O. de film ("Rock Massif", sur l'album Svidd Neger) et par un final basé sur un morceau d'ambiance de l'album Teachings in Silence. Sélection intégralement écrémée de leur période black métal et folk-acoustique ; cela aurait-il été déplacé ? Peut-être.



Pendant et après ce concert, j'ai eu la persistante impression de vivre un moment d'intimité avec Garm et ses musiciens. Etre en face d'eux, tout près, fait tomber les masques et révèle tout risque de tromperie artistique : ce soir, je n'ai vu que des musiciens sincères, présents. Un exemple. c'est certain. Cependant, oui, j'aurais voulu plus de morceaux de Perdition City, mon petit favori. J'aurais voulu plus de prises de risques de la part du chanteur. Mais le sentiment d'avoir passé un moment avec le groupe plutôt que d'être allé voir un simple concert remplace aisément ces envies de fan passionné.

Ulver, avec une poignée d'autres artistes actuels, continue son petit bonhomme de chemin loin des vils copieurs et a l'honneur de faire partie de ces rares groupes qui sont toujours là où on les attend : jamais au même endroit.


Site web : www.myspace.com/ulver1 ou www.jester-records.com/ulver

Discographie (albums entiers) :

Autre albums à signaler :




Photos provenant de différents concerts. Galerie amateur sur FlickR : par ici


album : Battements au Coeur de l'Orient (2007)


Vous aimez la musique orientale ? Du moins, vous connaissez un peu ?

Très bien, ce disque est pour vous. Sinon, il risque bien de vous la faire apprécier. On a entre les mains un disque sorti l'année dernière, qui s'articule autour de la croisée de multiples cultures désignées communément dans cette musique.

Si vous avez un peu l'âme curieuse, vous aurez sans doute entendu une fois parler des Chemiranis, cette famille iranienne qui a grandement travaillé à la popularisation de leur musique traditionnelle en dehors des frontières perses. Nous avons aujourd'hui les trois enfants de la famille, Keyvan et Bijan, les frères tous deux percussionnistes, et la soeur Maryam, chanteuse. S'y trouvent également différentes participations, notamment celle du tabliste Anindo Chaterjee (que j'ai eu l'occasion de rencontrer lors d'un atelier), Ken Zuckerman (au Sarod), et enfin des grecs comme Sokratis Sinopoulos (Kementché, ou violon iranien) et Stelios Petrakis à la lyra. Mais assez de présentations ; passons à la musique.

La musique justement, qui est magnifiquement interprétée, est un savant mélange dont les ingrédients fondamentaux sont l'intensité, la sensibilité mélodique perse et la couleur cyclique et rythmiquement intense de la musique classique indienne. Et la synthèse opère toute seule : tantôt des morceaux plus structurés et chantés par la voix profonde et touchante de Maryam (l'ouverture Chabi Majnoun, le merveilleux Nemidounam), tantôt des toiles musicales tissées comme les légendaires ragas indiens (Bhairavi, basé sur le mode du même nom). Cette communication entre les deux cultures fait ressortir un sentiment d'unité que nous n'aurions pu apprécier autrement, et c'est tant mieux.

En parallèle de la beauté harmonique des performances travaille une mécanique rythmique irréprochable qui confirme la virtuosité nécessaire à l'exécution de cette musique, qui parfois occupe l'entièreté de la scène (un duo Zarb/Tabla époustouflant dans Haft delakhta) ; une puissance irrésistible pour ceux qui ressentent l'appel du tambour.

Pour conclure, signalons la qualité sonore de l'album et sa texture très vivante (les morceaux sont enregistrés "live" bien sûr, comme pour la plupart des disques du genre).

album : Ghazal, The Rain (2003)



A la croisée de deux univers musicaux d'une grande richesse, on trouve actuellement l'ensemble Ghazal composé de Kayhan Kalhor le célèbre joueur de Kemantcheh (violon perse) dont on a aussi pu se délecter des talents avec les Masters of Persian Music, ainsi que Shujaat Husain Khan à la Sitar, deux musiciens à la virtuosité phénoménale qui auront dans ce disque enregistré en concert le pouvoir de nous faire partir en tapis volant express entre l'Iran et l'Inde du Nord pour nous faire comprendre déjà que, ben non, la World Music c'est pas que Ravi Shankar et Compay Segundo, il y a une foule de satellites indépendants bricolés avec des pièces de différentes cultures qui gravitent autour de la planète ; Ghazal mériterait sûrement votre attention, déjà par son accessibilité, sa facilité à l'oreille, et aussi parce qu'il synthétise un certain nombre de formalités propres aux deux styles dont il s'impose comme la symbiose.

C'est du live donc, et le son est très, très envoûtant, le Violon perse de Kahlor nous invite à une nouvelle forme de sensualité, la Sitar est puissante, très présente, on regretta juste peut-être un accompagnateur aux tablas un peu trop en retrait, mais bon ne pinaillons pas non plus, la production de musique classique indienne dont nous avons accès en cd ici est suffisamment limitée pour que nous acceptions quelques défauts, non ?


album : Tool, Aenima (1996)


Ecrite à l'origine sur last.fm, j'avais envie de la partager ici ; elle est plutôt conséquente, je n'ai pas eu d'autre choix que d'étaler mon propos vu à quel point cet album m'a touché. Ce blog jouant le rôle d'une sorte de placard de stockage personnel, je la poste ici même si certains l'ont déjà lue !


Tool : Ænima (1996)



14 ans.

Quatorze ans que cet album est sorti, et pourtant, ses messages restent toujours aussi pertinents, cachés et obscurs, aussi; sa musique reste toujours aussi bien taillée, comme une pièce d'artisanat, où tout est mis en oeuvre pour servir la musique et ce qu'elle peut procurer à celui qui l'écoute.


On entre immédiatement dans le vif du sujet à travers Stinkfist, qui va poser les bases de beaucoup d'éléments de la musique des quatre énergumènes américains. Une voix qui parfois semble douce, presque féminine, s'opposant en parfaite harmonie à une rythmique sans concessions, mais qui gueule quand l'envie lui prend. Une musique qui ne donne jamais dans la démonstration superflue et où rien n'est inutile, les structures sont rationnellement désordonnées et toujours captivantes, tout est équilibré. Et que dire de la puissance que dégage cette batterie, couillue et sensible, mélangeant gros rock ricain et percussions exotiques ?

Vous l'aurez compris, la musique de Tool tourne en permanence autour de cette dualité, ce paradoxe qui sonne pourtant tellement logique.

Le titre plutôt suggestif de cette première chanson (faisant allusion à une certaine pratique sexuelle, je vous fait un dessin ?) met directement au défi ceux qui vont s'y trouver confrontés ; ceux qui refusent de s'aventurer au délà des images superficielles et des extérieurs repoussants devraient faire demi-tour maintenant.

Eulogy se présente à nous tout d'abord par une longue introduction donnant dans le mystique et flanquée d'intriguants jeux rythmiques aux percussions, pour se développer comme le ferait un bon titre de rock progressif alambiqué, mais en mieux. Carrément. Un petit solo de guitare, mais pas trop; le sieur Adam Jones ne tapant pas vraiment dans la branlette de manche pourtant tellement courante dans le metal. Mais Tool n'est pas vraiment du métal, comme ce n'est pas vraiment du rock prog', d'ailleurs.


Au délà d'un univers peut-être sombre et ésotérique, cet album est loin d'être un bête et méchant album de metal; le message, que quiconque qui écouterait cette musique plus avec son coeur et moins avec sa rationnalité pourrait comprendre, n'est pas dénué en positivité. Cela apparait selon moi dans le pêchu et très, très bien foutu Forty Six & 2.

Une entrée en matière envoûtante orchestrée par un riff de basse délicieusement oriental, une structure en évolution constante, aucune partie ne se ressemble mais pourtant tout cela reste parfaitement logique, organisé. Le batteur utilise aussi beaucoup de percussions électroniques sur cette chanson, mais n'en fait jamais trop, toujours de manière subtile et intelligente ; et s'il y a bien un adjectif pour cette musique ça serait "intelligent" selon moi.
Et que dire du break de batterie, d'une rapidité et d'une rythmique à faire taire les deux du fond qui pensaient encore qu'on avait affaire à un batteur lambda avec Danny Carey ?
Cette chanson annonce un changement, un progrès personnel, qui reste encore très éloigné mais possible.

Ah, j'oubliais de le signaler : Tool a un humour particulier. Les chansons de cet album sont diluées par des petits passages dénués de sens et de réelle musique (un type nous insultant par répondeur en italien sur "Harry Manback", une recette de cuisine en allemand sur "Die Eier von Satan"...).

Hooker With a Penis semble être une réponse appropriée à un fan qui aurait soit-disant traité le groupe de vendus. "I sold my soul to make a record // and you bought one", "buy my record, send more money" hurle Maynard le chanteur, dans cette chanson rafraichissante de spontanéité et d'efficacité, plutôt unique dans le répertoire du groupe.


Le ton de la musique et des thèmes abordés s'enfoncent progressivement dans une sorte de noirceur lancinante pas malsaine, on s'y trouverait presque confortable, à travers Jimmy puis pushit, qui traiterait selon les interprétations d'une sorte d'amour entre deux personnes qui ne s'exprimerait que par l'abus physique, éclairant la dualité d'une telle relation.

Ænema est le coup de gueule clair et honnête de l'album. Grande référence à une idée du feu comédien satirique Bill Hicks, le titre imagine un jour où la Californie et tout le star-system superficiel et matérialiste qui la constitue seraient engloutis par les eaux. "Flush it down, flush it down" : le message est net, et encore paradoxal : à l'origine le groupe s'est construit à l'intérieur de cet univers, à Los Angeles, mais en dévoile les travers négatifs et souhaiterait le voir partir au fond de la mer, comme pour s'en libérer.

Par delà les thèmes que l'on a survolé, cet album pourrait se définir en un mot, "catharsis", un vieux principe originaire de la tragédie grecque qui consiste à exposer l'Homme à ses pulsions refoulées et ses désirs inavouables pour le délivrer de celles-ci.

Et on termine sur Third Eye, un mastodonte chimérique qui clôt l'album et c'est tant mieux, car après la puissance de la fin de la chanson on est bien content de pouvoir en sortir. Cette chanson est à mon avis une expérience dans l'inconscient, un trip teinté d'une noirceur psychédélique prennant l'apparence d'une chanson.

See I think drugs have done some good things for us. If you don't think drugs have done good things for us then do me a favor. Go home tonight and take all of your records,tapes and all your CD's and burn them. Because, you know all those musicians who made all that great music that's enhanced your lives throughout the years? Rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrreal fucking high on drugs.
Le ton est donné à travers cet extrait de Bill Hicks dont j'ai parlé plus haut.

"Prying open my third eye". Bad trip, révélation spirituelle ou délire de l'artiste ? Faites-en ce que vous voulez.


En conclusion, longue chronique, oui. Vous pensez bien que je pourrais continuer longtemps à parler de cet album, mais si vous m'avez suivi jusque là c'est que vous êtes plutôt patients et curieux. Cet album est à mon sens un album charnière des années 90, bien éloigné de la lourdeur des albums rock des années 80 et mettant déjà en route l'évolution que va subir cette musique musique jusqu'à notre décennie actuelle. Il est pour moi plus accessible que son petit frère Lateralus, mais aussi plus noir et moins ésotérique.

Gardez l'esprit et les yeux ouverts, et vous entrerez peut-être dans l'univers de Tool, qui ne vous lâchera pas de si tôt.

album : John Adams, Harmonielehre (1985)


John Adams, compositeur contemporain fort renommé, nous est présenté ici à travers un petit éventail de certaines de ses oeuvres les plus connues, interprétées tout récemment sous la direction de Simon Rattle . J'avertis avant tout que je suis un néophyte en musique contemporaine, cette chronique est donc à prendre pour ce qu'elle vaut.

Constitué essentiellement des trois mouvements de l'Harmonielehre (1985), de The Chairman Dances (1985 aussi), de Tromba Lontana (1986) et de Short rides in a fast machine (1986), ce disque est probablement une bonne introduction à la musique du compositeur. Attention, ici, point d'expérimentations à la limite de l'inaudible, point de plongées à pieds joints dans le dodécaphonisme non plus : ces oeuvres contemporaines restent tout à fait dans le domaine de l'accessible, avec cette touche de modernité qui n'est pas désagréable, qui vient s'ajouter à l'utilisation plutôt classique des instruments.

Pendant les 40 minutes que dure Harmonielehre, on va être transporté dans un monde teinté de stupeur, de désespoir parfois ; inspiré par un rêve qu'aurait fait Adams, l'oeuvre a ce petit quelque chose de fantastique (qui n'est pas sans rappeler Philip Glass avouons-le), un onirisme dont les multiples tendances oscillent entre le romantique, le dramatique et le futuriste. Par cette écoute, on va être amené à ressentir quelque chose que l'on semble connaître, une sorte de dramatisation dans la grandeur propre à ce que pourrait nous évoquer le 20ème siècle, celui qui fut le siècle de tous les extrêmes. Car, oui, cette musique est résolument inscrite dans son temps, mais sait à mon sens transcender des quelconques carcans qui la figeraient dans son époque pour s'imposer à nous comme une mise en mélodie tantôt pertinente, tantôt intemporelle de la folie dans la grandeur que fut le siècle passé.

Il y a quelque chose d'un peu pré- ou post- apocalyptique dans cette musique, un sentiment d'impuissance en réaction à un monde qui aurait perdu les pédales, et une folie dont personne et tout le monde à la fois pourrait se dire responsable. Le premier mouvement commence en grande pompe, tel un avertissement en vue de l'univers mi-horrifique, mi-poétique dans lequel on va rapidement pénétrer.

Les mélodies flottent parfois lourdement, ne savent pas toujours ou aller ; ceci n'est pas à voir de façon péjorative. En effet, Adams fait ici du contemporain presque "contre-temporain", une musique qui s'assume dans sa perte de repères, qui ne pense pas s'imposer à tout prix, mais qui cherche une issue, une résolution.

L'apogée de l'Harmonielehre trouve sa place dans le troisième mouvement, où l'on est tiraillé par des jeux de soulagements-resserrements de tension ; mais attention, cette musique n'ose pas souvent être pompeuse, et c'est en ce sens qu'elle cultive plutôt un romantisme désabusé. Le mouvement clôt ainsi l'oeuvre presque sur une note joyeuse, tout du moins majeure.


Le reste du disque est probablement plus léger : The Chairman Dances, inspiré d'une visite de Nixon au pays de Mao, est, comme son nom l'indique, plutôt dansant, moins solennel que ne pouvait se le permettre Harmonielehre.

Les "petits" derniers (du fait de leur courte durée comparés au reste du disque - 4 minutes et des poussières) sont peut-être plus linéaires : Tromba Lontana est une pièce plutôt douce, alors que Short rides in a fast machine fait dans l'éxubérant, soutenu par un rythme rapide.

En conclusion, ce disque pourra sans doute plaire à ceux qui recherchent du "classique" contemporain relativement accessible, sans devoir retomber sur les éternels Hans Zimmer, entre autres.

album : Keith Jarrett, The Köln Concert (1975)



Je l'admets, j'ai mis du temps, beaucoup de temps avant de commencer à écouter Keith Jarrett. On m'en parlait depuis plusieurs années, puis on m'en a prêté quelques disques, qui ont attendu plusieurs semaines avant de tourner dans mon lecteur. Je dois dire, avec du recul, que j'y ai mis du temps, peut-être car je savais, inconsciemment, que j'allais être confronté à un maître, pour certains le pianiste parmi les pianistes de ces 50 dernières années, et que la confrontation allait laisser des traces. Et sur ce point, je n'ai pas été déçu.

Cet américain n'a que 30 ans lorsqu'il enregistre le Köln Concert un soir d'hiver le 24 Janvier 1975, à Cologne en Allemagne. Mais déjà, son parcours fait preuve d'une immense maturité musicale : ayant assimilé une énorme quantité du répertoire classique, blues, jazz, folk, et gospel, il commence sa carrière dans des trios, avec des figures maintenant mythiques du jazz, comme Art Blakey ou Miles Davis, pour ensuite quelques années plus tard se concentrer sur des concerts en soliste.

Mais c'est là qu'il sait se distinguer des autres : il se met à enregistrer des concerts entièrement improvisés, où chaque soirée aura ses morceaux, ses oeuvres propres au moment et à l'ambiance présente. Plus tard, il dira que ses plus belles improvisations sont apparues lorsqu'il ne savait pas du tout ce qu'il allait faire, et le Köln Concert en fait partie.

Décrire de façon survolée les morceaux serait une tâche complexe, tant il sait faire émerger une brillance musicale puissante, qui se déplie sur plusieurs dizaines de minutes ; il marie les styles sans effort, pour proposer une synthèse du piano allant de Bach à lui-même, synthèse réussie car on croit ici assister à la naissance de styles musicaux. C'est aussi ça, qui est exceptionnel à l'écoute des improvisations de Keith Jarrett : nous sommes témoins de la création artistique à son état le plus brut, le plus épuré : ni l'audience, ni l'artiste ne savent ce qui viendra ensuite, avant que cet artiste, d'on ne sait où, fasse émerger la musique de son inconscient ; en d'autres mots, c'est l'aspect "en direct" de la création qui élève la musique jouée à un tout autre niveau. Alors que la plupart des compositeurs oeuvrent en solitaire et donnent à leurs compositions des longues périodes de gestation, ce pianiste se livre à nu, et trace dans le temps des convulsions harmoniques enveloppées d'un mystère insaisissable - un don du ciel ou des profondeurs de l'esprit, à l'écoute duquel j'ai cru trouver une source d'inspiration musicale et méthodologique aussi puissante que complexe.

C'est là aussi que la beauté apparaît : comme dans la nature, elle est improvisée, incontrôlable ; elle détient ses imperfections, ce qui en fait son caractère. Cette beauté n'est pas réfléchie, ou, le moins possible. Dans ce disque, la beauté ira d'une mélodie relaxante et folk (début de la première partie) à un long passage riche en transitions mélodiques transcendant les genres et les modes ; nous ne sommes plus en majeur ou mineur, mais au milieu. Une synthèse, comme je disais avant, ici harmonique : au milieu de la troisième piste du disque, on pénètre dans une cathédrale, on cherche la porte de sortie, on s'y perd avec le plus grand plaisir, le plaisir propre au musiciens et aux mélomanes aventureux. Une sorte de voyage initiatique, cette partie de l'improvisation est pourtant structurée : une première séquence répétitive en ostinato, façon musique contemporaine, qui enchaîne sur un dédale mélodique au visages post-modernes, pour aboutir sur un final en Majeur, qui semble s'être affranchi de la répétition et des états-d'âmes du passé.

Si je devais trouver une citation pour expliquer la musique de Keith Jarrett, ça serait cette phrase d'André Breton qui referme Nadja : "La beauté sera convulsive, ou ne sera pas".

album : Keith Jarrett, Paris Concert (1988)


Autre disque, autre époque. 13 ans après le Köln Concert, Jarrett semble ici avoir gagné en maturité, ce qui (à mon sens) se reflète fortement dans son improvisation. Il nous livre ici une composition spontanée de presque 38 minutes, sans pause. Le ton est solennel, beaucoup moins volatile que ce qu'il a donné à Cologne ; il entame son alchimie avec une forme plutôt baroque, en mineur, qui devient plus pesante au fil du morceau. On peut par ailleurs assister plus en profondeur à la méthode d'improvisation du monsieur : il prend de la matière brute pour la travailler, lui donner une forme ; il l'étire, la forge pour nous montrer jusqu'où il peut aller. Tout en jouant, il pousse quelques grondements ou autres bruits guturaux comme à son habitude - si vous n'étiez pas au courant, Keith Jarrett vit de tout son corps son jeu de piano ; il se lève, se tortille, et accompagne les notes de fredonnements divers et variés. Quelque chose d'un peu chamanique.

L'ambiance est aussi plus homogène si l'on continue la comparaison avec le Köln Concert ; alors que ce dernier sautillait d'accords en accords, revêtant tour à tour des habits blues, gospel ou folk, l'oeuvre de Paris est décidément plus monotone, mélancolique. Chopin aurait aimé. Les variations d'intensité sont moins flagrantes qu'avant, mais plus subtiles, proches du piano romantique du XIXe siècle, où majeur et mineur s'alternent et se répondent allègrement.

Une musique très introspective. On pourrait presque avoir l'impression qu'il a joué ça auprès du feu de cheminée, un soir d'hiver. Après une forge tonale aux frontières de la dissonance, il referme ce morceau en se balançant plusieurs minutes entre deux accords, Fa mineur et Sib mineur, une conclusion magnifique, qui s'éloigne, s'éteint progressivement.

Les deux autres morceaux interprétés à Paris ce soir-là furent "Wind", une jolie balade reprise d'un autre compositeur dont le nom m'est inconnu, et enfin un blues standard mais très efficace.

A plusieurs lieues d'un Köln Concert, Jarrett nous livre ici un aperçu de ce qui sera 3 ans après son apogée en tant qu'improvisateur avec le Vienna Concert. Je recommande ce disque ainsi que le précédent à quiconque ayant le moindre intérêt pour le piano, ainsi qu'à tous les autres.

album : Ulver, Shadows of The Sun (2007)

Ulver : Shadows of the Sun (2007)




Tracklist

1. Eos
2. All the Love
3. Like Music
4. Vigil
5. Shadows of the Sun
6. Let the Children Go
7. Solitude (Black Sabbath cover)
8. Funebre
9. What Happened?


Ulver est probablement le groupe qui fit l’un des plus gros virages stylistiques : en partant du true black métal il y a 15 ans, ils se mirent soudainement à faire de l’électro à tendance ambiante et sombre (le grandiose Perdition City, 2000), parfois totalement dénuée du moindre élément rock et touchant çà et là au jazz et au classique (Svidd Neger, 2003). La démarche était périlleuse, mais tout à fait justifiée vu leur talent dans ce nouvel univers. Ce que je préfère peut-être le plus, à côté de leur musique, c’est qu’ils se fichent éperduement de ce qu’on peut penser d’eux – et c’est sûrement cela qui leur a permis de s’aventurer en d’étranges territoires artistiques, sans jamais faire de faux-pas, ou presque.

Précédé par Blood Inside (2005), dont les sonorités denses et grandiloquentes n’étaient pas du goût de tout le monde, cet album se place presque en tant qu’antagoniste du précédent opus : Shadows of the Sun est sobre, timide et intîmiste, mais il n’est ni froid ni vide.

Cet album est à mon sens leur oeuvre la plus humaine, celle à travers de laquelle on distingue le mieux une musique positive et apaisante derrière des chansons relativement dépouillées au niveau de l’instrumentation. Le son est très organique, il n’est pratiquement plus question ici des sonorités électro compressées auxquelles le groupe nous a habitués depuis bientôt 10 ans ; au contraire, les cordes et le piano posent de touchantes nappes sur lesquelles la voix suave du très polyvalent Garm, le Mike Patton norvégien, vient se placer. On y sentirait presque du Sigur Ros par moments – mais je tiens à vous rassurer, Ulver restent eux-mêmes, et c’est peut-être l’album dans lequel ils se mettent le plus à nu.

On pourrait qualifier ce disque de minimaliste, mais cela serait trahir la puissance émotionnelle se cachant derrière chaque note, chaque mélodie qui s’impose à nous comme un poème musical.
L’allure de cette musique est presque intemporelle, car à travers une apparence simple et sans caprices, elle peut évoquer en nous des choses profondes et inespérées ; ces ambiances difficilement communiquables en mots qui font que c’est une musique que je qualifierais de personnelle – on se plonge dans son écoute, on la laisse nous envahir comme on se plongerait dans un texte de Baudelaire.

Aucun album d’Ulver n’est aisément accessible, qu’il provienne de leur période black métal ou dark-électro, mais je pourrais dire que « Shadows » est celui dans lequel il est le moins difficile d’entrer, vu la sincérité, l’élégance et l’apparente simplicité de la musique.
Encore une fois, les structures sont singulières, l’instrumentation est très souvent inattendue mais jamais désagréable ou mal pensée.

Je trouve par ailleurs admirable un groupe qui ose un tel album, avec une recherche artistique certaine. C’est un disque qui soit ne vous parlera absolument pas, soit qui vous emportera sur des terres vastes et mélancoliques – à vous de voir.